Changement de continent et de climat » nous quittons l’hiver austral pour l’été indien : 1 mois en Asie presque Centrale, entre l’Irak et le Caucase. Nous rencontrerons dans l’ordre suivant, des enfants irakiens, arméniens, géorgiens, azéris et turcs.
Arriver en Irak depuis Bruxelles est un trajet comportant évidemment plusieurs étapes si on ne veut pas passer par la dangereuse et malfamée Bagdad : Bruxelles-Istanbul, Istanbul-Diyarbakir, avec une pause d’une courte nuit, Diyarbakir-Cizre, Cizre-Silopi, Silopi-Zakho, et enfin Zakho -Dohuk (Kurdistan), point de chute de nos 4 nuits irakiennes. Nous passons donc en 24 heures de 10 degrés (la fin de l’été belge) à 36 degrés (la fin de l été turc), pour finir à plus de 40 degrés (la fin ? de l’été irakien).
Entrer en Irak est une chose assez facile depuis la Turquie. Nous obtenons même notre visa (gratuit) à la frontière. Il y a un important trafic de gros camions, apportant en Irak tous genres de marchandises : produits alimentaires, matériaux de construction etc.… Il y a bien trois kilomètres de file (on nous racontera plus tard que l’année dernière, la file s’allongeait depuis la ville turque de Silopi jusqu’à la frontière, à environ 17 km de là !). Fort heureusement, les voitures particulières empruntent une file spéciale (nous prenons un taxi collectif, qui pour le prix de la course -50 livres turques, soit environ 40 dollars- nous facilite les formalités administratives), et nous dépassons allégrement les camionneurs-campeurs forcés, qui se préparent à un siège de plusieurs jours, coincés dans leur abri de fer, entre soleil et tarmac brûlants. 2 thés bien sucrés dans le ventre, bienvenue en Irak ! Nous changeons de taxi à la frontière et nous nous dirigeons à trop vive allure vers Dohuk, où nous attend Anthony Legg, qui nous héberge et nous facilite l’entrée au centre scolaire Zewa Center. Le taxi fonce, et double qui ose s’aventurer sur les routes en même temps que lui. Je me demande ce qui est le plus dangereux : être en Irak ou dans cette voiture? Compte tenu de la sécurité du Kurdistan, les taxis sont finalement plus dangereux là-bas que les fous furieux se battant au nom d’Allah. Inch’Allah ! Nous arrivons sains et saufs à Dohuk, où nous nous installons à la réception d’un petit hôtel, pour appeler Anthony. Après quelques mimes et sourires échangés, nous nous faisons comprendre, et le réceptionniste nous prête volontiers son téléphone. Il nous reçoit avec le chaleureux et légendaire accueil des kurdes : il nous offre à chacun une bouteille d’eau glacée (abattus par la chaleur, elle est plus que bienvenue), ainsi qu’une cannette de Pepsi tout aussi glacée!
Le temps que notre futur hôte arrive, nous avons déjà le temps d’avoir un choc culturel… bizarrement c’est la culture « occidentale » qui nous choque. Le réceptionniste, tout à notre attention, change la chaine de télévision, et troque les chansons folkloriques locales contre une chaine américaine de clips... les déhanchés provocateurs des danseuses ainsi que leurs tenues me font rougir... et je ne m étonne plus qu’ils prennent les occidentales pour des putes. Ils doivent se dire que nous sommes toutes à l’image de ces jeunes dames...
Derrière la fenêtre, les quelques femmes qui passent sont complètement voilées et toutes de noire vêtues... quelques masses informes et unicolores. Pourtant, nous voyons aussi passer une ou deux jeunes femmes découvertes, en jeans et en t-shirt, se promener au bras de leur mari. C’est la plus grosse différence visible en rue entre les kurdes, musulmans, et les catholiques (d’origine assyrienne ou chaldéenne, ces lointaines « tribus » dont nous n’avions jusque-là entendu parler que dans la Bible).
Anthony passe nous chercher, et nous amène dans son appartement, tout neuf, niché dans un des nouveaux buildings qui bourgeonnent partout dans la ville. Dohuk est une assez grande ville, coupée en deux par une petite rivière, et dont les immeubles, tous taillés dans le rude style soviétique, sont pourtant colorés. Nous ne voyons que des immeubles : la ville nous semble toute nouvelle, et a l’air d’avoir été construite durant les 5 dernières années. Dur dur de dénicher un vieux quartier quelque part. Ici aussi, ils abattent les quelques maisons particulières pour les remplacer par de hauts buildings. Anthony est australien, vit à Dohuk depuis 3 ans, s’est récemment marié avec Jehan, jeune chaldéenne/assyrienne, et travaille à Diakonia, ONG suédoise spécialisée dans l’éducation des enfants en danger (familial et social). Grâce à ce jeune couple, bercé entre occident et orient, nous recevons quelques leçons d’introduction à la vie kurde irakienne.
Nous faisons ainsi la connaissance de la famille de Jehan : grande famille de 10 filles et 2 garçons, âgés entre 17 et 40 ans. La maman de Jehan est déjà 19 fois grand-mère. Aujourd’hui, elle vit seule avec sa plus jeune fille, et la famille d’une autre de ses filles ; mais les autres enfants qui vivent encore à Dohuk se retrouvent quotidiennement dans la grande cour familiale, à la tombée du jour. Elles pèlent les voisins de tous les ragots du jour, tout en pelant des kilos et des kilos d’oignons pour le magasin d’un beau-fils, beau-frère, mari et papa, propriétaire d’un restaurant qui au vu de la quantité d’oignons épluchés quotidiennement, fonctionne très bien !
La maison, datant de 1930, qui a vu naître et grandir 3 générations, est une des plus vieilles bâtisses de la ville. Elle est charmante, et ressemble encore paraît-il à ce qu’elle était durant sa jeunesse. De vieilles pierres en font la façade, et masquent aux yeux des passants l’oasis intérieur (carrés de verdure, grenadiers, fleurs etc.…). Oasis qu’on n’oserait même pas imaginer en raison de la sécheresse de l’air ! Les quelques pièces s’organisent autour de la cour, qui sert de salon, salle à manger, aire de jeux, et même de chambre à coucher lorsque les nuits trop chaudes ne permettent pas de rester à l’intérieur.
Les 4 jours que nous passons ici sont très agréables, pimentés par la chaleur, et les quelques coupures d’électricité et d’eau. Nous n’avons pas du tout l’impression de partager le pays avec Bagdad ou Mosul, les villes les plus dangereuses. Mosul, qui se trouve dans un autre Etat, n’est pourtant qu’à une soixantaine de kilomètres d’ici. Les check points kurdes protègent bien les habitants de leur région d’une guerre qui n’est pas la leur. Les kurdes ne s’identifient en effet pas du tout au reste du pays. Ils ont leur propre langue, leur propre alphabet, et s’ils en partagent la religion, ils font passer avant celle-ci l’amour de leur région et de leur culture. On nous raconte ainsi que s’ils avaient l’habitude de donner des noms arabes musulmans à leurs enfants, ils préfèrent aujourd’hui leur donner des noms kurdes. Ils sont kurdes avant d’être musulmans, et kurdes avant d’être irakiens. J’ai l’habitude de dire que le jour où les gens cesseront de se définir par leur religion, l’humanité aura fait un grand pas, et les guerres « saintes » (comment une guerre peut elle être sainte ?) ne seront plus qu’histoire. Cela se vérifie ici encore.
La langue d’éducation est d’abord le kurde, et puis l’arabe. On nous raconte qu’au marché, les locaux ne parlent qu’un mauvais arabe. Il n’est pas rare que les gens éduqués écrivent au moins 3 alphabets : le kurde, l’arabe, le latin, et si ils sont chaldéens, ou assyriens, leurs propres alphabets !
Ici, les gens sont relativement ouverts, les militaires que nous croisons ont l’air content de voir des touristes étrangers et nous saluent à coups de klaxons. Il y a une vie sociale, les gens vivent la nuit : les rues sont parsemées de petits cafés ou de petits parcs ou les hommes se retrouvent pour jouer aux cartes, ou aux dominos, autour d’une tasse de thé. Les magasins et le marché sont remplis de provisions : boissons, légumes, fruits, riz, épices… on trouve même de l’alcool dans les rues chrétiennes. Mais il parait que les clients sont de toutes religions ! Nous apprenons également qu’il neige en Irak ! Parfaitement, ce pays dont les medias ne nous montrent que désert, platitude et aridité, est très riche en paysages : le nord est parsemé de montagnes qui cachent quelques lacs, et dont l’hiver est glacial, et la neige présente chaque année !
Celui que tout le monde n’appelle maintenant plus que «Saddam», a été relégué à un autre âge, et les kurdes en remercient les américains. Ils ne sont plus le peuple opprimé qu’ils étaient. Le président irakien est même de chez eux. Les quelques palaces de Saddam présents dans le nord du pays ont été saccagés par les paysans. Il ne reste plus rien, et les rares fois où les armatures des murs restent, ceux-ci ont été salis de dessins si cochons que je n’ose même pas les regarder. J’ai l’impression de me retrouver dans une cour de lycée, et sûrement pas dans un pays essentiellement musulman ! Tout a été dépouillé et recyclé ailleurs, dans des maisons plus humbles, mais plus saines : les carreaux de la cuisine et de la salle de bains, les pierres de la façade… Impossible d’imaginer la luxure de ces palais il y a 10 ans. J’imagine, s’ils ne les ont pas aussitôt revendus à des constructeurs, les simples bicoques de campagne parées des plus riches matériaux ! Légende ou réalité ? Il parait que Saddam n’avait pas moins de 500 palaces dans tout l’Irak, et que dans chacun, des employés étaient chargés de préparer les trois repas quotidiens, car ils ne savaient jamais quand il allait arriver ! Il parait aussi que s’il ne venait pas, les plats, intouchés devaient alors être jetés.
Les mosquées ont des airs de fausse timidité avec des minarets qui ne dépassent pas les 2 étages. Cela nous change de la Bosnie, où même les clochers des églises faisaient la compétition avec les minarets, les rivalisant de hauteur. Ici, même perchés sur les toits, nous avons du mal à distinguer les mosquées, dont les tours jouent à cache-cache avec les immeubles quelconques. La visite du Zewa Center se passe très bien. Les enfants adorent évidemment la photo et les fillettes ne demandent qu’à pauser. Ils sont contents de recevoir de la visite, et se montrent très participatifs. Les filles n’ont pas non plus peur de prendre la parole, elles se montrent même plus bavardes que les garçons. Les enfants sont tellement pris par la session, qu’ils ne veulent pas prendre leur pause-déjeuner, et quand finalement ils se décident, ils reviennent au bout de 5 minutes, après avoir englouti leur repas en deux bouchées.
Nous récoltons quantité de dessins et de poèmes, écrits en kurde. Nous avons d’ailleurs un peu peur qu’à la frontière ils ne passent pas : les turcs farfouillent dans chaque élément des bagages, à la recherche de tout produit interdit d’importation, y compris et peut être surtout les produits kurdes. Le jour de notre départ, Anthony nous ramène jusqu’ à la frontière, nous évitant ainsi les taxis à la conduite trop imprudente. Nous passons la frontière irakienne sans trop de mal, bien que cette fois-ci, nous devions également nous soumettre aux fouilles des douaniers, qui confisquent 3 cartouches de cigarettes au chauffeur de taxi ; ce qui a le don de le mettre d’une humeur massacrante. Le chauffeur et les autres passagers s’étaient en effet ravitaillés de cartouches de cigarettes avant le départ… bien plus qu’ils n’ont le droit d’en faire passer. Anthony, pour éviter les ennuis avec le chauffeur et nos co-voyageurs accepte d’en faire passer 2 à son compte, mais ils en ont encore visiblement trop.
La file à la frontière turque est plus importante, et la fouille plus systématique. Nous attendons près d’une heure au soleil avant de pouvoir y passer. Un jeune douanier zélé fouille nos sacs de fond en comble, jette avec mépris mes caramels au tamarin que j’avais achetés au Pérou, mais ferme heureusement les yeux sur les dessins et poèmes d’enfants rangés dans la pochette d’ordinateur d’Anthony. La fouille est méticuleuse. Même si les dessins sont passés, je tremble encore un peu pour le beau sac coloré kurde que nous avons acheté à Dohuk, mais visiblement l’artisanat est de toute la région, et il passe l’examen. Nous pouvons ranger toutes nos affaires. Le chauffeur se fait encore pincer les oreilles et confisquer 3 paquets de cigarettes supplémentaires.
Encore une petite file pour se faire tamponner les passeports, et nous rentrons enfin en Turquie. Ici, sur la route de l’Arménie, nous faisons un petit crochet, le temps de dire bonjour à notre petite ville chérie : Hasankeyf, qui disparaîtra dans 7 ans, à cause de la construction d’un barrage hydraulique. Comment peuvent-ils noyer un pareil trésor : le village est splendide, la mosquée plusieurs fois centenaire, les falaises qui ont autrefois abrité des troglodytes, riches d’Histoire, d’histoires et de secrets. Le Tigre coule toujours paisiblement, en attendant d’être remplacé par les flots enragés, qui emporteront les splendides lits en bois plantés sur les berges qui font office de canapé, les pieds dans l’eau, et où les touristes (en majorité locaux) viennent déguster un thé, des kebabs, ou des karpus (pastèques) en veillant à ce que leurs enfants ne s’aventurent pas trop loin dans l’eau. Les gens sont chaleureux, et nos voisins de « lit » nous offrent de rafraîchissantes tranches de karpus. Un pur délice au bord de l’eau. Nous remarquons que seuls les hommes et les enfants plongent. Les femmes restent sagement sur la berge (refusant d’attirer l’attention, je ne peux que les imiter). Celles-ci ne partagent d’ailleurs ni leur « lit » de plage ni leur repas avec les hommes, puisque ceux-ci sont assis à une table, les pieds dans l’eau.
Nous nous reposons en vue du long voyage vers l’Arménie : Hasankeyf-Van, Van-Diyarbakir, Diyarbakir-Erzurum, Erzurum-Hopa, Hopa-Sarpi, frontière turco-géorgienne, Sarpi-Batumi, repos de 24 heures, le temps de découvrir la vie balnéaire à la géorgienne et ses plages de galets, Batumi-Tbilissi, repos de quelques heures le temps de prendre un bain public, et enfin Tbilissi-Yerevan.