Iraq Travelogue by Anthony FR

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Dohuk, Iraq - visited in April 2007

Il est 6 heures du mat. Je suis installé sur un mini matelas de 6cm posé à même le sol. Ce sont en fait deux matelas de 3 cm. Il faisait 47 degré - à l’ombre bien sûr – il y a quelques heures encore. Evidemment, la fournaise se fait encore sentir. Pas possible de dormir ou même de fermer l’œil. Les moustiques veillent aussi à nous entretenir et s’amusent à nous taquiner. J'abandonne la partie et je prends l’ordi. L’électricité n'est toujours pas revenue, il faudra que je tape très vite car mon temps de batterie est limité. Mes doigts sont tout enflés à cause de ma nouvelle bague. On aurait dit un gros gamin qui doit mettre une bouée trop petite pour lui. Juste avant notre départ, Steph a acheté 2 alliances à 1 euro pièce. Nous voilà vus comme mari et femme, ce qui fait plus convenable dans la région. Je rêve du Pôle Nord, et de me baigner avec les ours blancs dans l’eau glacée. Ici, je fonds et la journée n’a même pas commencé. Je regarde Steph à mes côtés. Je la plains. Elle sue et ne s’en rend pas compte, mais parvient à dormir en pyjama. Un peu obligée dans ce salon à porte ouverte. On dort chez l’habitant. Un couple rare… australo-kurde : Anthony et Jihan. Notre arrivée à Dohuk dans le nord du Kurdistan Irakien, aura doublé la population des occidentaux de cette ville de 400,000 habitants. Lui est arrivé ici il y a 3 ans en tant que touriste baroudeur et est tombé amoureux. Depuis lors il s’est marié avec Jihan, issue d’une famille de 11 sœurs et 2 frères. Nous avons évidemment été présentés à toute la smala dans leur ancienne maison d’enfance, une authentique ancienne maison kurde où tout le monde vit encore « dehors ». Un grand patio où les adultes prennent le thé et où jouent les enfants sur des anciens lits de fer qui servent de plaine de jeu. Ils sont tout sourire de voir de nouvelles têtes étrangères envahir la maison. Très rapidement, une des sœurs nous sert du thé. La famille a très bien intégré leur australien chéri. Ils le taquinent en disant qu'il est très bavard aujourd'hui. Le pauvre ! Pour une fois qu'il peut parler à quelqu'un dans sa langue. Il a encore du mal à communiquer avec sa belle famille. Le kurde n'est pas la langue la plus facile. De plus, en famille ils parlent l’assyrien. Il est aussi sans doute un peu paresseux…

4 sœurs et la mère sont assisses par terre et épluchent les oignons pour le restaurant tenu par un des beau-fils ….. Il doit bien y avoir plus de 2000 oignons. … c'est la ration pour demain….rien que pour demain. Elles doivent en éplucher chacune 400 par soirée, et cela sans pleurer, même pas une goutte. C'est drôle de se retrouver dans cette famille joyeuse. On oublierait presque qu'on vient de passer nos premières heures en Irak.

Hier nous sommes arrivés à Diyarbakir dans le sud-est de la Turquie, tard dans la soirée. Nous avons un peu galéré pour trouver un hôtel libre à cette heure avancée. Heureusement, l’hospitalité locale nous a vite pris en charge et nous a trouvé une modeste chambre bien décomposée. Je crois qu’elle doit être dans le TOP 3 des plus pourries du voyage. Je me demande quand elle a été nettoyée pour la dernière fois? J’évite de me poser la même question pour les draps ! Mais que demander de plus ? Ce ne sera que pour quelques heures avant d’embarquer pour la frontière irakienne à quelques 200 km d’ici. La nuit n’a pas été aussi dure que prévue. On se lève en sursaut. Il est déjà 7 heures du mat’. Une longue journée nous attend. Après trois changements de bus et quelques négociations, nous arrivons à 15 km de la frontière. Plus facilement que prévu, nous trouvons un taxi qui veut bien nous embarquer. On paye tout de même 40 US pour faire cette courte distance. Cependant notre chauffeur connaît bien la frontière et ses officiers. Je négocie avec le peu de mon « turc de gamin » qu’il me reste encore. Il ne s’agit pas de demander une glace en turc comme j’avais l’habitude de faire quand je n’étais pas plus haut que 4 pommes, mais mes tentatives font rire mon interlocuteur. C'est bien parti. Il nous promet de nous faire passer en un temps record. Le temps d’attente est en moyenne de 6 heures. Je me rappelle que le tableau de bord affichait 47 degrés à l’ombre …. J’évite de calculer combien de degrés de plus s’ajoutent sous le soleil… La chose qui m’impressionne le plus est le nombre de camions que je vois sur ces 15 km. C'est totalement hallucinant. On aurait dit un circuit automobile pour enfant capricieux. Il doit y avoir 1000, ou 2000 poids lourds…. Ils transportent principalement des matériaux de construction et de l’essence. Plus tard on apprendra qu'il y a en moyenne 2 ou 3 accidents par jour et un camion qui prend feu….

Notre chauffeur ne nous a pas menti : notre passage se fait en effet en un temps record : 1h34, 3 check points côté turc, 6 côté Kurde ! Nous avons reçu 6 bouteilles d’eau, 4 thés et 2 Pepsi. Ceci, pour nous mettre dans le bain de l’hospitalité locale. Comme c'est la première fois qu'on passe la frontière, on a l’honneur d’être invité par le chef de la sécurité kurde. Ca nous a fait du bien, non seulement pour la cérémonie de thé rafraîchissant, mais surtout pour son bureau avec air-co. On lui montre notre lettre d’invitation en lui racontant notre aventure et il nous il nous dit fièrement « welcome to my country». Il nous rappelle aussi quelques règles de sécurité et nous assure que nous peut compter sur lui en cas de pépin. On le remercie pour son aide et son thé trop sucré et on est repart.

Ca y est ! Nous sommes entrés en Irak. Je change de l’argent dans une cafeteria tout enfumée juste apès la frontière. On trouve assez facilement un taxi vers Duhok à quelques 65 km et, en moins d’une demi-heure nous y sommes….. Je confirme : on a plus de « chance » de crever dans une voiture que par une balle dans le Kurdistan irakien. La région est très montagneuse. Les camions souffrent sur la route et les taxis s’amusent à les narguer. Des vieilles pubs délavées de Gauloise longent la route. Les touristes suent la poussière.

Arrivant en ville, il nous faut trouver un téléphone pour appeler notre contact Australien que j'avais trouvé un peu par hasard sur internet. On se réfugie de la chaleur… dans un hôtel. Ni mon turc ni mes rudiments d’arabe ne servent âme faire comprendre. Ici, on ne parle que Kurde et encore d’autres langues qui datent du Christ…. Le langage des mains fera l’affaire ! Avec un grand sourire, il nous prête son portable. On vient nous chercher dans 15 min. Le temps que le réceptionniste de l’hôtel nous offre 2 eaux et 2 Pepsi. Fièrement, il nous montre qu'il a le câble satellite et qu'il capte des chaînes anglophones. Il zappe sur une sorte de MTV où on voit se déhancher de joyeuse américaines à moitie nues…. On a l’air plus choqués qu’eux…

Pour nos activités, on visite le lendemain le Zewa Center pour enfants défavorisés. Un petit centre maintenu par une petite ONG suédoise qui s’est perdue dans la région. Les écoles sont encore fermées et il n'y a pas encore de date de reprise des cours. On crache sur le dysfonctionnement du Ministère de l’Education. La voiture de l’ONG est venue nous chercher à la maison en toute sécurité. Arrivé au centre, on est rapidement éblouis par les sourires et la joie des enfants. Je n’ose pas imaginer leur désarroi quand les responsables leur annonceront dans quelques jours que le centre sera obligé de fermer, car l’argent prévu pour en payer le fonctionnement a été réquisitionné par une banque locale. Une autre histoire de mafia et de corruption. Quelle tristesse pour ces gamins. On espère leur donner un dernier sourire avant cette triste nouvelle.

On est rapidement épatés par la participation et la curiosité des enfants. Il y en a même 2 qui baragouinent l’anglais et n’hésitent pas nous le faire savoir fièrement. Tout aussi enthousiaste, notre traducteur Saleem est fidèle au rendez vous. Aussi zélé et souriant que rondouillard, il essaye de traduire chacune de nos syllabes. Il a un peu de mal à recevoir tant de mots en même temps car les gamins ne sont pas farouches, et nous criblent de questions ou nous taquinent. Ils deviennent aussi tout fous avec l’appareil photo en main. On a droit à des poses bien créatives. Ce fut une vraie joie de travailler avec eux. On a voulu projeter les photos, mais malheureusement, pas d’électricité aujourd'hui. Heureusement, il nous restait encore quelques bonnes minutes de batterie sur le laptop pour le plus grand bonheur des enfants.

Ce soir, on mange dans un resto kurde avec nos amis. On se range dans le compartiment famille, seul endroit où les femmes sont admises ! A peine le temps de s’asseoir qu'on nous gave déjà une dizaine d’entremets locaux, et autres amuse-gueules. Je retiens particulièrement les raisins et pommes baignés dans la crème de coco au sucre. Pas très bon, mais original comme entrée. Le reste du festin, se compose des traditionnels kebabs sous toutes ses sauces…. Un délice.

Vendredi, jour de prière, on préfère rester chez nous sous un ventilateur, à travailler un peu. On fait quand même une petite escapade au marché aux fruits pour marchander une méga pastèque de dix kilos pour 1,5 USD. On aurait presque oublié qu'on est en Irak. On ne voit pas de kalachnikov, enfin juste 2-3, pas de djellaba, pas d’américain, pas de narghileh,…

Fautes d’amusement nocturne on passe nos soirées avec notre hôte à écouter ses histoires d’horreurs de la guerre. Ca fait 17 ans que ça dure. Elle n'oubliera jamais ce 2 août 1990 où Saddam décide d’envahir le Koweït. Je crois que ça l’a bien plus marquée que le bombardement contre les Kurdes dans les années 80. Car les Irakiens souffrent encore aujourd'hui de l’embargo et des ses conséquences. Elle pourrait écrire un grand livre avec toutes ses histoires. On rigole, on pleure et on mange. C'est de ça que seront marquées toutes nos soirées irakiennes.

Ce qui me surprend, aussi c’est l’efficacité des checkpoints kurdes. A moins de 50km se trouve Mosul, une ville meurtrie par des attentats au moins 4 fois par jours. Il y a plus de bombes qui explosent que de repas servi à table et ce depuis des mois. Je demande combien de temps je tiendrais vivant si je me baladais tout seul dans le centre de Mosul. La réponse fuse… pas plus de 15 minutes si j'ai de la chance. C'est le temps pour un sympathisant pour prévenir ami insurgé et le temps pour lui d’arriver jusqu'à moi.

Jihan nous a charmés ce soir grâce à son biryani irakien, très proche de son cousin indien. J’imagine que ce sont les soldats indiens sous l’empire britannique qui ont dû apporter un peu d’exotisme à la nourriture locale…. Les épices sont mélangées de clou de girofle, cumin et du sumak.

Les mosquées chantent et nous rappellent qu'on est au Moyen Orient. Une nouvelle longue journée nous attend. Notre ami australien fait venir la voiture pour nous emmener jouer aux touristes dans la région. Il passe d’abord au bureau pour scruter au peigne fin, une carte de la région, mesurant 5 mètres sur 3, héritage de l’armée américaine. On y découvre l’ampleur du désastre avec, chaque 15km une petite parenthèse apposée à cote d'un nom de village. On y lit « destructed » ou « partially destructed ». Après une petite leçon de guerre, on reprend la route. Après une 20taine de km, la pompe à eau du 4x4 flanche. Là, on prend une leçon de mécanique et après une petite heure on part à la recherche des vestiges des palaces de Saddam. Il avait plus de 500 méga palais ou forteresses. Chacun de ceux-ci devait préparer un somptueux repas 3 fois par jour au cas où monsieur déciderait de s’y rendre en cours de journée. Pas question de faire attendre le bide de son Excellence ou ceux de ses Illustres invités. On se fraie un petit chemin en faisant attention aux champs de mines. Aujourd'hui tout n'est que ruines et graffitis kurdes. L’art sunnite des palais a été vite remplacé par des tags aux parfums de frustrations sexuelles des jeunes du coin. On mitraille avec nos appareils photos de quoi ramener de bonnes idées pour une bd. La vue aussi est imprenable sur les montagnes de la région. Un jour peut être, une agence de tourisme courageuse pourra y organiser des tours de hiking.

Pour se changer les idées et se désaltérer, on décide d’aller visiter un « resort irakien». Drôle de concept et drôle de nom. Une vieille caravane hollandaise perchée sur un arbre fait office de café des montagnes. On prend 2,3,4 eaux minérales et on cogite comment cette caravane a bien pu atterrir là-bas. Un autre petit boui-boui allume le bbq. Les odeurs nous séduisent…. Mais nous devons retourner vers la ville. Ce soir, c’est notre tour de passer derrière les fourneaux : on cuisine un poulet aux olives. On découvre le lieu à la mode de Dohuk. Le nouveau supermarché attire les jeunes du coin. On y file les premiers rencards à l’abri des yeux des parents. Hmm…. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus discret, mais bon. On y achète tous les ingrédients nécessaires à notre plat. On passe au rayon boucherie mais pas moyen de trouver la volaille. Comme deux cons on sera obligés de mimer le poulet et le coq sous le regard hilares d’autres clients. On nous indique les sachets plastiques blancs surgelés. Pas moyen de savoir ce qu'il y a l’intérieur. Steph ne se risque pas à montrer sa poitrine pour savoir si c'est du blanc du poulet. Je tente mes cuisses. Il dit oui, mais il dit oui à tout par la suite…. Mais ça fera sûrement l’affaire.

C'est ainsi que s’achève notre modeste périple irakien….on repart vers la frontière, car on veut éviter de passer ici la date symbolique du 11 septembre. J'espère que ce sera aussi facile qu’à l’aller et qu'on aura aussi droit à la séance thé-air-co. Le village ancestral et éphémère d’Hasan Keyf nous attend de l’autre côté de la frontière. Ce petit bijou – très peu connu de notre terre - nous a séduits il y a 5 ans lors de notre précédent passage en Turquie. J'espère qu'on pourra dormir à l’école comme la dernière fois car il n’y a pas d’hôtel sur les bords du Tigre. Ce sera sans doute la dernière fois qu'on pourra admirer ce village archéologique hors du commun. Il était prévu de l’inonder lors de la construction d’un barrage en 2006. Le gouvernement turc lui a donné 4 ans de vie supplémentaire.

Anthony
Dohuk, 9th September 2007


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