Tandis que Cesaria Evora tente désespérément de réchauffer mes oreilles glacées par le froid de Minsk, je prends le clavier. Je suis sur la terrasse de mes charmants hôtes. Milla et Anton habitent le long des rails de train de la banlieue de Minsk dans un HLM de l’époque Soviétique. Les quelques lumières qui embrasent l’obscurité fascinent mon imagination. Les usines fonctionnent encore en ce samedi soir et occupent la majeure partie du décor. La machine ainsi que le système soviétique sont encore ici en plein essor !
Je suis arrivé seulement hier et cela fait bien longtemps que je n'ai plus ressenti tel dépaysement. Depuis mon arrivée, les seuls mots écrits que j’ai pu reconnaître sont : Mastercard, Visa, et sur la vitre d’une banque « We sell, We bye ». Avec un petit sourire, c'est ici que je choisis de changer mon argent. Même mes maigres connaissances de cyrillique ne me sont pas très utiles, vu que le biélorusse a un alphabet encore bien différent. Fièrement, ils étalent leur identité nationale et le russe se fait tous les jours plus petit. Me voila donc aveugle et analphabète dans les métros, restos, rues, écoles,… et pire, complètement sourd-muet. D'un côté, j'aime ne pas être harcelé par des publicités à chaque coin de rue, mais plutôt séduit par de belles lettres dansant les unes avec les autres. D’un autre côté, je dois m’y prendre une bonne dizaine de fois pour demander mon chemin.
Les cartes existantes de la ville sont malheureusement toutes en russe. Dans le métro, c'est aussi galère car les stations sont marquées en biélorusse uniquement alors que mon Lonely Planet ne donne les indications qu’en alphabet latin ! Je dois donc m'amuser à gesticuler des mains et des pieds pour me faire comprendre, à la grande hilarité de tous les Biélorusses. Quand je demande si quelqu’un parle anglais, ils me répondent un « yes !» enthousiaste et se remettent à me parler russe ou biélorusse, ce qui est assez perturbant. Je me demande si il s’en rendent compte, s’il se moquent de moi, s’ils ont un verre de trop dans le nez, ou plus timidement s’ils n’osent pas me dire qu'ils ne savent pas parler anglais.
A l’école, belle surprise, les gamins ne se font pas prier comme les adultes d’un autre temps. Ils participent en extase à toutes nos activités. Ils me demandent de rester la semaine prochaine aussi. Ils sont pleins de questions et d’imagination. Je suis encore une fois abasourdi de voir comme la créativité est stimulée dans cette région du monde. A la question »Quelle est la première chose dont on a besoin pour faire un dessin », ils me répondent tous en cœur et sans réflexion, l’imagination et/ou une bonne idée. C'était déjà le cas en Lettonie et en Lituanie, alors que dans 90% des pays on me répond d’abord crayon, papier, gomme, taille-crayon, règle ou tout autre matériel. Ici on se concentre, et on s’applique, avant de créer. Quel bonheur de voir ça dès le plus jeune âge.
Les adultes sont aussi créatifs quand il s’agit de composer des lois sans grand fondement. Par exemple, il est interdit de jouer de la musique en publique. C'est bien dommage, car les biélorusses comptent parmi les plus grands musiciens et danseurs au monde. Cela fait partie de leur riche patrimoine culturel. Cette interdiction de chanter dans la rue est sans doute due à la peur du gouvernement de perdre le contrôle sur ce "commerce". Chaque mouvement, chaque négoce et donc bien sûr chaque profit doit être engistré auprès de l'Etat. Il est difficile de garder main mise sur activité lucrative telle que jouer de la guitare dans un parc....
A la mode soviétique, on chaque visiteur est prié de passer saluer les anciens couloirs du KGB pour inscrire auprès de l’administration son entrée sur le territoire. Il faut fournir ainsi la preuve de notre logement dans un hôtel ou chez un ami. Heureusement que mon hôte parle bien anglais et me fait visiter les lieux avec une belle ironie. Elle a une dent contre le gouvernement (qui ne l’aurait pas ?). Une loi l’oblige à travailler 2 ans pour celui–ci car elle a obtenu une bourse du gouvernement pour pouvoir financer ses études. Cependant, l’école publique qui l’emploie depuis 3 mois lui a fait savoir qu’elle se passerait de ses services sans raisons apparentes. Elle sera sans doute envoyée pour les quelques 21 mois restants dans le fin fond du monde, dans au cœur de leur Sibérie version locale, pour achever son travail forcé. Je crois que c'est son mari qui voit encore plus rouge….
Malgré tout, je garde un excellent souvenir de mon passage en Biélorussie. Les gens sont amusants, instruits et très créatifs. Ils parviennent à garder un sourire malgré leur vie difficile. Ils me rappellent un peu les Birmans avec leur timide sourire enfantin. C'est certain, je serai un jour de retour dans ces contrées-ci.